Se perdre à Erevan

23 avril 2015 :

Je me réveille aux aurores et fait la route inverse depuis la maison de Narek jusqu’au métro, puis jusqu’à Republic Square, d’où je retrouve Caucasus hostel, l’auberge où dort Julie, je demande un lit, et en profite pour laver tout le monde, mon linge et moi-même, car nous en avons tous les deux bien besoin.

Je sors et me retrouve dans des rues totalement désertes : la circulation, motorisée ou non, a été fermée dans tout le centre-ville…c’est donc dans une ambiance particulière que je pars explorer la capitale Arménienne. Première étape : Matenadaran, la statue de la Mère d’Arménie…bienvenue à Austerland…gris et béton massif.

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Je rentre dans une petite boutique pour faire le plein d’énergie…ni bonjour, ni le montant que je dois, rien…pas un mot…ambiance. Je me dis que je ne suis pas tombée sur les vendeuses les plus funs du coin.
Bizarrement c’est en ressortant que je remarque toutes, je dis bien toutes les voitures ont les vitres teintées. Je n'y avais pas fait plus attention que ça hier matin.

Je continue néanmoins ma route jusqu’à la terrasse-flèche, en haut de ce qu’ils appellent les Cascades (bon il n’y pas d’eau donc…je passe), et qui est une sorte de mélange d’art contemporain louche et d’architecture...bétonnée, mais qui offre une vue sur toute la ville et les alentours.

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Je continue à user mes chaussures et prenant la route du mémorial du Génocide Arménien. La route est longue mais je rencontre deux petits vieux qui connaissent un raccourci qui longe une rivière et passe par un stade de foot abandonné. 

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J’arrive à Tsitsernakerbed  où de nombreuses personnes sont venues se recueillir aujourd’hui car demain le lieu sera plus difficile d’accès à cause des VIP attendus pour la cérémonie de commémoration. La tribune est bientôt terminée, je passe devant pour me mettre à l’ombre de l’obélisque puis, pénètre au sein du lieu du souvenir, descend quelques marches et me recueille en silence devant la flamme éternelle.
Des milliers de fleurs sont déposées tout autour de la flamme : jonquilles, œillets, tulipes, roses et lilas, emblème de l’année et ma fleur préférée. Des chants traditionnels sont diffusés en sourdine.

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Toutes les heures ces fleurs sont ramassées car elles seraient trop nombreuses si on les laissait et les pétales sont récupérés pour être recyclés en papier, je surkiffe l'idée!

Un homme s’approche de moi, qui suis restée en retrait. Lui et sa famille ont vécu le génocide assyrien, qui a eu lieu la même période et avec les mêmes bourreaux que leurs voisins arméniens.
Il me croit turque et musulmane parce que je lui ai dit « tesekkur ederim », réflexe malencontreux, quand il m’a offert une branche de lilas et me remercie d’être là.
Je ne l’ai pas détrompé. Peut-être parce que moi qui n’ais pas de dieu aime à croire que tout le monde, quelle que soit son origine, sa religion, ou son orientation politique peut et doit avoir une pensée, même fugace, lorsqu’il s’agit de la perte d’un peuple, quel qu’il soit.
Après tout, toutes ces religions n’ont-elles pas les mêmes racines? Tous les hommes ne sont-ils pas faits de la même chair ?
Des larmes mouillent les yeux de l’homme. Ces yeux bleus qui tranchent avec sa peau bronzée, et je reste là, à ses côtés, n'osant interrompre le fil de ses pensées.

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Les minutes passent, comme les hommes, femmes et enfants, venus se recueillir, il fait chaud, et je préfère les laisser à leur intimité.

Je reprends la même route déserte, et me glisse discrètement sous un grillage pour visiter le stade qui commence à être abimé par le temps qui passe.
Décidément, ici aussi, fans d’Urbex, vous serez servi!

Je décide de rentrer à l’auberge pour me reposer un peu et réfléchir à tout ce que j’ai vu aujourd’hui…si l’idée est bonne son exécution s’avère compromise puisque les militaires interdisent l’accès au centre-ville. Après 25 minutes à jouer des coudes pour atteindre une des barrières, j’ai beau leur montrer la carte de l’auberge, le fait que je sois une touriste ne les intéresse pas. Personne ne passe. Point.
Je suis assez choquée et essaye un autre barrage, dans une autre rue…même résultat. On me dit qu’il faudra attendre 17h pour l’ouverture du site.

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J’essaye de truander mais après avoir escaladé le mur d’un parc, un des militaires m’attrape et me fait repasser de l’autre côté. Je suis en train de m’énerver en douceur. Et ce n’est qu’une heure plus tard, coincée au milieu d’une foule de plus en plus nombreuse que les grilles s’ouvrent, ne laissant passer les gens qu’un par un…je n’ai jamais vu ça ! Je finis par atteindre mon lieu de résidence à 18H30…alors qu’il n’était qu’à 50 mètres de là.
Je me détends en papotant avec Murat, photographe turc kurde qui se promène dans la région, et lui aussi est étonné de l’ambiance qui règne en ville.

Et ma sensation n’ira pas en s’arrangeant.
Le concert de System of a Down devant commencer à 20h, je me dirige vers la place de la République quelques minutes avant, me faufilant dans la foule pour atteindre le devant  de la scène. Et puis, Ils sont là, les lumières s’éteignent et un film d’animation sur le génocide est diffusé.

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Mon cœur se serre lorsque le drapeau turc apparait sur les écrans géants et que la foule, pourtant d’une nouvelle génération, siffle et hue à l’unisson. 
Même si, vous l’avez compris, j’aime la Turquie, je ne suis pas une pro-turc sur tous les sujets, et certainement pas sur celui-ci.
Cependant, je trouve ça dommage que la haine d’un peuple pour un autre soit aussi vivace 100 ans après. C’est comme si tous les descendants juifs devant haïr tous les allemands, où les peaux-rouges les américains éternellement.
Et finalement, c’est cela que je ressens pour l’Arménie. Depuis mon entrée, la veille, j’ai eu l’impression d’un monde enfermé dans sa boite, coincé entre ses montagnes, comme si tout était resté figé dans le passé. Je ne nie pas le passé, il y a des preuves, des documents etc…mais il faut aussi savoir lâcher prise si on veut pouvoir avancer.

Je reste donc sur un concert d’un groupe que j’aime mitigé, la deuxième partie et la troisième étant pourtant entrecoupée de chants traditionnels, je me sens plus étrangère au milieu d’une foule non pas qui pleure ses morts, mais qui entretient sa colère.

Je pars avant la fin, la pluie diluvienne qui s’est abattue sur nous aux premières notes de musique ayant eu raison de moi.

Je retrouve Julie, elle aussi amère de sa journée, car bien qu’ayant une carte de presse, elle n’a eu accès à rien. Alors que l’Arménie demande au monde de reconnaitre les évènements, elle freine les correspondants dans leurs démarches pour en parler. C’est ainsi qu’elle me confirme que c’est la télévision russe (réputée pour sa liberté de ton) qui couvre les cérémonies, et que demain, un seul journaliste a été tiré au sort pour pouvoir faire les photos officiel au mémorial.
C'est une ambiance trop politique pour moi!

C'est sur des histoires de filles plus légères que nous finirons cette soirée, j’ai décidé de quitter tôt demain, je veux rentrer en Turquie, et pour cela, repasser forcément par la Géorgie.

Et je m'endors pleine d'espoir d'un lendemain plus propice à la rencontre de l'Arménie dont je rêvais!

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